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CAPITALISME DE FÊTE
mARç 2024 - MARs 2026


Cinq jours de fête à Valence c’est un an de préparatifs, deux millions de touristes, dix millions d’euros, sept tonnes de poudre. Un mois de pétards fanfares à se pêter le crâne. La ville brûle, le tourisme défonce tout. Les fallas sont devenues le spectacle d’une fête lisse, d’un capitalisme bulldozer qui extorque toute charge symbolique sur son passage. Comment continuer à croire que le carnaval renverse l’ordre établi quand on a la mondialisation en intraveineuse ?

Cremà
València, març 2024


Les fêtes populaires valenciennes connues sous le nom de fallas s’étalent sur 20 jours ritualisés et chaotiques pour célébrer la fin de l’hiver. La légende raconte qu’il y a 200 ans, les charpentiers brûlaient l’excédent de matériaux le jour du saint patron pour débarasser leurs ateliers. Un classique païen de purification par le feu à la veille du printemps. Au fil du temps, l’ingéniosité artisanale et collective a transformé ces tas de bois informes en figures satiriques plus élaborées, conçues par des associations de quartiers. De quoi satisfaire la pyromanie locale en remplissant la fonction élémentaire du carnaval : un renversement éphémère de l’ordre politique et social dans les détonations de la poudre et des flammes.

Cavalcada del foc
València, març 2024

2024 à Benimaclet, un rideau de fer affiche un tag qui vient du coeur : « Amantes amad. Falleros falleced » (trad. Les passionnés, aimez. Les falleros, crevez). Triste sort pour un rite populaire qui n’incarne plus que le capitalisme de fête et un terrible sentiment d’invasion. La municipalité opère depuis les années 1930 une événementialisation des réjouissances et capitalise sur cet espace festif revendicatif à coup de taxes, législations et injonctions concurrentielles. Devenues une attraction éninemment touristique, on peut sérieusement se demander si le classement des fallas au patrimoine immatériel de l’UNESCO en 2016 n’a pas participé à signer leur arrêt de mort. Sans parler de la crise sanitaire de 2020 qui a vu s’installer des quantités alarmantes de digital nomad en bord de mer. Les festivités valenciennes cristallisent désormais les ravages du tourisme de masse dans toute sa splendeur. Des rapports de force culturels et économiques à la dépossession des habitant·es au territoire, chaque année plus nombreuxses à fermer boutique au mois de mars et à fuir la ville où les Airbnb pullulent comme des cellules cancéreuses. L’écart se creuse entre ceux qui habitent et ceux qui traversent l’espace. La ville devient fantôme comme partout ailleurs en zone cotière.

Barrio del Cabanyal
València, març 2024

Le carnaval n’a de sens que s’il est éprouvé à l’échelle d’un quartier ou d’une communauté, que s’il sert les liens. Les logiques capitalistes qui sous-tendent aujourd’hui des festivités revendicatives renommées telles que le carnaval de Rio, celui de Notting Hill ou encore les fêtes de Bayonne, opèrent une saisie ultraviolente du partage de sens. Vidé de sa substance subversive, la puissance de l'événement se réduit à sa portée économique dans une marchandisation des symboles. L'esthétique et sa reproductibilité prédominent sur le tout, laissant ce climat délétère régner en maître. La démesure éprouvée, tant dans la quantité de personnes que leur rapport exogène au territoire, participe à la perte collective des normes et des repères.

Or une des raisons d'être des fallas et du carnaval en général, c'est la création de communs. La gestion collective des préparatifs façonne une quotidienneté, une convivialité, fait émerger des désirs collectifs. Si la fête n’a pas de sens en soi, elle a bien une fonction dans la mesure où elle peut être vectrice d’un sens commun renouvelé, d’un désir de vivre et de se tenir ensemble. Lors du carnaval de Cleunay – quartier populaire de Rennes menacé de destruction par le plan de réhabilitation urbain – les participant·es se sont réuni·es des semaines durant pour fabriquer ensemble chars et costumes au Bâtiment À Modeler dit le BAM. Ancienne MJC construite en 1962, délaissée par la ville en 2020 et réinvestie par un collectif d’associations, il s’agit du dernier lieu de sociabilité du quartier qui ne compte plus aucun bar ou café. Le rôle capital de cet espace, du fait de sa rareté, agit comme révélateur de la puissance des liens sociaux et politiques qui s’y tissent.

Organisé en toute autogestion, le carnaval populaire de Cleunay pour la défense du quartier s’est déroulé loin de l’événementialisation et du capitalisme de fête. Les préparatifs, le défilé et les actions de soutien contre la répression qui s’en sont suivies ont été des temps de partage et de joie militante sincère, en capacité d’accueillir les réjouissances collectives des petites victoires comme les embarras de la perte. Nous n’avons plus que quelques mois pour éviter celle du BAM.


Le Jarl au carnaval
Cleunay, mars 2026