detroit roma
DEtroit ROMA, 2025
Elene Usdin & Boni,
Sarbacane 2025
Ça pourrait commencer là...
Détroit, 2015. Quelque part dans l’Amérique qui préfigure l’arrivée de Trump au pouvoir, Becki et Summer à peine majeures roulent à bord d’un cabriolet rose Ford Galaxy. Elles fuient le Michigan qui les a vues naître, cap vers le sud sur les traces de leurs origines. Si tout oppose sociologiquement les deux adolescentes, elles ont en commun autant de séquelles infligées par la société américaine et partagent le même territoire comme symbole ancestral. Relié pour l’une à la route des esclaves qui remontèrent vers le nord, pour l’autre aux racines italiennes de sa mère émigrée en Géorgie, à Roma.
Afro-américaine issue d’une classe précaire, Becki vit seule avec un père psychotique en proie à des hallucinations très puissantes. Son quotidien est entièrement organisé pour subvenir à leurs besoins : serveuse au café Roma, elle est aidante le soir auprès d'une riche alcoolique. Marquée par le deuil de sa mère toxicomane lorsqu'elle avait 7 ans, son enfance a été le spectacle de terribles violences conjugales. Elle entretient le souvenir de sa mère dans l’ambivalence – fétichiste ou répulsif – car sa détresse et sa cruauté restent indélébiles malgré le temps qui passe. Une enfant trop vite devenue adulte qui n'a pour échappatoire que ses carnets de croquis dont les apparitions fortuites viennent rythmer la narration. À tel point qu'on se demande si Becki immortalise seulement les gens qu’elle croise, ou si elle n’est pas plutôt en train de dessiner la BD elle-même.
Summer c’est la fille de Gloria, une propriétaire des quartiers riches qui emploie Becki pour remédier à sa misère existentielle. Enfermée à double tour dans son passé, elle ressasse une carrière d’actrice déchue dont on doute parfois de l’existence réelle. « Les étoiles n’ont pas d’âge, pas vrai ? ». Dans un décor digne du syndrome de Diogène, Gloria se noie dans l’alcoolisme et la folie, indifférente aux attentions de sa fille qu'elle se lamente ouvertement d'avoir mis au monde. Avec un paternel aux abonnés absents adepte d’excès en tous genres, on comprend assez vite comment Summer, qui souffre d’anorexie notoire, a pu développer un profond mal-être. Un vide qu'elle tente de combler en organisant des projections dans un squat, héritière malgré elle des références cinématographiques de sa mère. Et c’est à travers des scènes cultes sur grand écran que le récit dévoilera progressivement l’histoire de Gloria Rose, secrètement liée à celle de Louise Rivers, la mère de Becki, sans qu’aucun personnage noir ne perce jamais l’écran.
En guise de prologue apparait la dernière scène de Thelma et Louise : deux héroïnes prennent la route pour la sauvegarde de leur liberté et de leur autodétermination. Le début et la fin sur une seule planche, il faut se rendre à l'évidence que l'histoire commence par le dénouement et s’attendre à une narration rétroactive. Comme elles, Becki et Summer fuient leur condition de jeunes femmes abimées par des relations familiales dysfonctionnelles et toxiques, et en arrière plan, par une forme d’agonie sociale où se mêlent misère, racisme et patriarcat. Dès les premières pages, le débat sur le port d’armes en fond sonore pose les prémisses du mouvement MAGA et d’un basculement idéologique décomplexé, perceptible tout au long du road trip.
Ça pourrait commencer là...
Détroit, 2014. En déclin depuis les années 50, la capitale de l’industrie automobile est déclarée en faillite avec une dette de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Surnommée la Shrinking city, la ville qui rétrécit, Détroit se vide progressivement de ses habitants les plus riches qui laissent à l’abandon des quartiers résidentiels entiers. Les pauvres, eux, n’ont pas le choix que de rester. Pour faire des économies, le gouverneur du Michigan modifie le réseau d’approvisionnement en eau potable de Flint, une ville au nord de Détroit alors raccordée à son ancien réseau de canalisations. C’est le début d’un scandale sanitaire sans précédent. L’eau courante contaminée au plomb fait apparaitre d’étranges maladies. Au moment où commence notre histoire, la grand-mère de Becki qui habite Flint est déjà souffrante. L’ambiance fantomatique si caractéristique de Détroit se décline ici dans un spectre infini de nuances de bleu et de gris, dont la tristesse contraste avec les couleurs gouaches éclatantes des épisodes du road trip vers le sud.
« Salomon était maudit. L’eau contaminée le poursuivait ». Dans ses hallucinations, le père de Becki est persécuté par des torrents d’eau. Il a perdu son propre père contaminé par de l’eau radioactive et sa femme noyée dans son bain. La place magistrale qu’il donne à cet élément dans le récit offre des représentations de la folie à couper le souffle et vient illustrer des inégalités d’ordre vital, conséquences de politiques capitalistes meurtrières. C’est ce que le juriste William Acker a nommé « racisme environnemental » au sujet des populations de Voyageurs dont les aires d’accueil sont très souvent situées à proximité des déchetteries – l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen en 2019 étant l’exemple le plus emblématique pour le contexte français. Un phénomène manifeste également à travers le traitement différentiel des déchets qui s’entassent dans les quartiers pauvres de Détroit, illustré par une unique image d’archive toute en pixels.
Ça avait dû commencer comme ça...
Détroit, 1997. Au commencement était le viol. Si nos deux héroïnes partagent fortuitement la même date d’anniversaire, un secret bien gardé plane au dessus de leur naissance. L’Amérique de 2015, c’est aussi le contexte d’une société antérieure à #Metoo. Et si les femmes, à l’exception de Salomon, sont toujours protagonistes de l’histoire, c’est au détriment d’un cadre fixé par la violence des hommes. Absents de la narration, ils la déterminent pourtant, et posent les conditions d’existence des personnages féminins. Au fil des pages, on se demande qui est spectateur et qui est acteur. Comme si elles étaient assises à côté de nous, les héroïnes semblent parfois spectatrices de leur propre histoire.
Un récit articulée autour de la mémoire qui traite tout à la fois de la quête biographique, la toxicité ambiante (relationnelle, environnementale, structurelle) avec les troubles psychologiques qui en découlent, et la grande Histoire d’une société qui piétine les minorités. Elene Usdin & Boni dressent le portrait d’une Amérique actuelle et intemporelle qui glisse dans une dystopie du temps présent où grandeur et décadence ont déjà enterré le rêve américain. Un graphisme époustouflant ponctué de références dans un format à l’italienne en clin d’œil au septième art, qui multiplie les pirouettes narratives et les techniques (aquarelle, gouache, stylo bic... et une couverture qui rappelle la peinture d’Edward Hopper). Avec comme seule issue de secours, la démerde, l’entraide et l’émancipation par l’art.
C’est ici que ça commence.