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VALÈNCIA S’OFEGA
NOVEMBRE 2024
Catarroja, 9 de novembre 2024
La défiance des espagnol·es vis-à-vis des politiciens et des médias est à l’image de ce qu’on peut vivre en France, avec un désintérêt pour la politique plus fort encore. Dans un contexte comme celui-ci, le système d’information est terriblement précaire. Mon intention n’est pas de démentir les chiffres. Je cherche à rapporter un ressenti omniprésent dans un moment aux prises avec la désinformation. En deux jours, tous les discours recueillis à vif parlaient d’un millier de mortxs, portant dans la chair et la rétine le poids des cadavres : les jeunes, les commerçants du coin, les personnes âgées qui habitaient en bas de l’immeuble. 1000 c’est l’intensité de la perte, la sensation d’avoir été amputé de toustes ces voisin·es et paysages qui faisaient la vie du quartier.
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Catarroja, dix jours après la catastrophe. Les rues sont pleines et les maisons vides, la perte occupe tout l’espace. L'odeur prend à la gorge. Partout où je regarde, mes yeux s'accrochent à cette matière brune et informe qui prendra bientôt possession de mes bronches. Il faut imaginer tout ce que peut contenir cette boue qui a défoncé des milliers de garages, maisons et commerces. Les sous-sols crachent des dizaines de seaux de boue à la minute. Des hordes de volontaires déblayent la ville à la force de leurs bras, déplaçant le désastre toujours plus loin, de la place du marché aux portes de la ville. Dans les maisons, la marque de l'eau qui a stagné pendant des heures fait ma taille. En découvrant des photos de famille terriblement récentes, j’ai la sensation désagréable de faire de l'archéologie prématurée, de documents ensevelis il y a tout juste 10 jours. L'eau a tout emporté. Les livres, les lettres, les albums photos et le visage des mortxs, les cendres du grand-père, les ordinateurs et les disques durs, les objets hérités, les archives familiales. Putain de tsnuami pour les mémoires populaires.
Catarroja, 8 de novembre 2024
Derrière ces images il y a des centaines de mortxs et des milliers de survivantxs. Les personnes qui étaient déjà mortes quand le gouvernement s’est décidé à sonner l’alerte 8 heures après la montée des eaux. Les personnes qui se sont vues mourir prises au piège dans leurs voitures, pour la plupart des travailleurses tenu·es d’aller bosser dont la vie vaut toujours moins que le profit du patronat. Les personnes emportées par les flots qu’une poignée de main n’a pas pu sauver. Les personnes non valides, tous ces vieux qui vivaient en rez-de-chaussée. Les survivantxs qui comptaient les cadavres quand les autorités s'occupaient des centres commerciaux. Cette femme retrouvée vivante trois jours après dans sa voiture. Les personnes régularisées qui ont perdu leurs papiers et la garantie de leur droit, jamais acquis, à résider. Les agriculteurices qui ont mobilisé tracteurs et camions à benne dès le premier jour. L'Albufera, parc naturel au sud de Valence, devenu cimetière de corps humains et chimiques. Et les millions d'euros envoyés dans l'urgence par la clase trabajadora. Tous ces gens qui ont posé des congés, loué des camions et traversé le pays pour mettre les mains dans la merde.
Trois mois plus tard, le bilan officiel est de 228 mortxs et quelques disparuxs considéré·es décédé·es. Une commission d’enquête s’est constituée au parlement valencien pour identifier les causes et responsables du désastre. Elle est présidée par VOX, le parti d’extrême droite climatosceptique avec qui Carlos Mazón - président de la communauté de Valence issu de la droite du Partido Popular - s’est allié pour accéder au pouvoir en juillet 2023. Une des premières mesures de son gouvernement a été de supprimer avec fierté l’unité d’intervention d’urgence en cas de catastrophe naturelle jugée obsolète, pour investir dans la tauromachie. Le cap est clair. Entre négation des enjeux climatiques et refus de secourir les sinistré·es, privatisation des services sociaux, promotion de la touristification et déprotection de milliers d’hectares de cultures, tout converge vers un acharnement à détruire le territoire.
Le 9 novembre 2024, 130 000 personnes ont occupé le centre ville de Valence pour dénoncer la politique criminelle de la Generalitat. Des heures d’affrontements, de commémorations et des cris de douleur déchirant le silence « Où est ma voisine ? », « Comment je dis à mon fils que son père est parti se garer et qu’il ne reviendra pas ».
València, 9 de novembre 2024
© eliesthr, février 2025